Le diabolo de L’Indifférent

Mon Louvre par Antoine Compagnon

Le diabolo de L’Indifférent

Il y a tant de raisons d’aimer le gracieux Indifférent de Watteau, revêtu d’un pourpoint azur et d’une cape rose (Sully, 918). Primo, il appartenait, parmi beaucoup de chefs-d’œuvre, avec sa compagne, La Finette, au généreux legs de Louis La Caze en 1869. Secundo, ce petit tableau était cher à Proust, qui intitula une nouvelle de jeunesse L’Indifférent. Tertio, après La Joconde en 1911, L’Indifférent fut volé en 1939, en plein jour, sans que le gardien n’eût rien vu, par un jeune artiste fantaisiste qui entreprit de le nettoyer (et de le vandaliser) avant de le restituer deux mois plus tard. Il se vanta d’avoir effacé un diabolo soutenu par un fil invisible entre les mains du danseur, instrument qui n’aurait pas été l’œuvre de Watteau. L’affaire reste mystérieuse. Le diabolo, qu’Albertine manœuvre dans les Jeunes filles en fleurs, « comme une religieuse son chapelet », se pratiquait-il d’ailleurs sous la Régence ? Quoi qu’il en soit, notre charmant Indifférent est aujourd’hui exposé sous une paroi de verre, aussi protégé que la Joconde, afin de décourager les cambrioleurs.